aprèsl’empire E Todd (pp 14 – 18) RETOUR À LA PROBLÉMATIQUE DU DÉCLIN

Emmanuel Todd

APRÈS L’EMPIRE

Essai sur la décomposition

du système américain

nrf

GALLIMARD

août 2002, 238 pages

(…)

RETOUR À LA PROBLÉMATIQUE DU DÉCLIN (pp 14 – 18)

Les antiaméricains structurels proposent leur réponse

habituelle : l’Amérique est mauvaise par nature, incarnation

étatique de la malfaisance du système capitaliste. C’est

aujourd’hui un grand moment pour ces antiaméricains de

toujours, qu’ils soient ou non admirateurs de petits despotes

locaux comme Fidel Castro, qu’ils aient ou non compris

l’échec sans appel de l’économie dirigée. Car ils peuvent

enfin évoquer sans sourire une contribution négative des

États-Unis à l’équilibre et au bonheur de la planète. Ne

Ouverture

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nous y trompons pas, le rapport au réel et au temps de

ces antiaméricains structurels est celui des horloges arrê-

tées qui sont quand même à l’heure deux fois par jour. Les

plus typiques d’entre eux sont d’ailleurs américains. Lisez

les textes de Noam Chomsky : vous n’y trouverez aucune

conscience de l’évolution du monde. Après comme avant

l’effondrement de la menace soviétique, l’Amérique est la

même, militariste, oppressive, faussement libérale, en Irak

aujourd’hui comme au Vietnam il y a un quart de siècle1.

Mais l’Amérique selon Chomsky n’est pas seulement mau-

vaise, elle est toute-puissante.

Dans un genre plus culturel et plus moderne, nous pou-

vons évoquer le Jihad vs. Mc World de Benjamin Barber,

qui nous trace le tableau d’un monde ravagé par l’affronte-

ment entre une méprisable infraculture américaine et de

non moins insupportables tribalismes résiduels2. Mais la vic-

toire annoncée de l’américanisation suggère que Benjamin

Barber demeure, au-delà de sa posture critique, et sans en

être pleinement conscient, un nationaliste américain. Lui

aussi surestime la puissance de son pays.

Dans le même registre de la surestimation nous trouvons

la notion d’hyperpuissance américaine. Quel que soit le res-

pect que peut inspirer la politique extérieure menée par

Hubert Védrine lorsqu’il était ministre des Affaires étran-

gères, nous devons admettre que ce concept, qu’il affec-

tionne, aveugle les analystes plus qu’il ne les éclaire.

Ces représentations ne nous aident pas à comprendre la

situation actuelle. Elles présupposent une Amérique exagé-

rée, dans la dimension du mal parfois, dans celle de la puis-

sance toujours. Elles nous interdisent de percer le mystère

1. Par exemple, Noam Chomsky, Rogue States. The Rule of Force in World

Affairs, Pluto Press, Londres, 2000.

2. Benjamin R. Barber, Jihad vs. Mc World. How Globalism and Tribalism

are reshaping the World, Ballantine Books, New York, 1995,

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Après l’empire

de la politique étrangère américaine parce que la solution

doit être recherchée du côté de la faiblesse et non de la puis-

sance. Une trajectoire stratégique erratique et agressive,

bref la démarche d’ivrogne de la « superpuissance soli-

taire », ne peut être expliquée de façon satisfaisante que par

la mise à nu de contradictions non résolues ou insolubles, et

des sentiments d’insuffisance et de peur qui en découlent.

La lecture des analyses produites par l’establishment

américain est plus éclairante. Au-delà de toutes leurs diver-

gences, nous trouvons, chez Paul Kennedy, Samuel Hun-

tington, Zbigniew Brzezinski, Henry Kissinger ou Robert

Gilpin, la même vision mesurée d’une Amérique qui, loin

d’être invincible, doit gérer l’Inexorable réduction de sa

puissance relative dans un monde de plus en plus peuplé et

développé. Les analyses de la puissance américaine sont

diverses : économique chez Kennedy ou Gilpin, culturelle

et religieuse chez Huntington, diplomatique et militaire

chez Brzezinski ou Kissinger. Mais toujours nous sommes

confrontés à une représentation inquiète de la force des

États-Unis, dont le pouvoir sur le monde apparaît fragile et

menacé.

Kissinger, au-delà de sa fidélité aux principes du réalisme

stratégique et de l’admiration qu’il porte à sa propre intel-

ligence, manque ces jours-ci d’une vision d’ensemble. Son

dernier ouvrage, Does America need a Foreign Policy ?,

n’est guère qu’un catalogue de difficultés locales1. Mais

nous trouvons dans The Rise and Fall of Great Powers, de

Paul Kennedy, ouvrage déjà ancien puisqu’il date de 1988,

la représentation très utile d’un système américain menacé

d’impérial overstretch, dont la surextension diplomatique et

militaire découle classiquement d’une chute de puissance

1. Henry Kissinger, Does America need a Foreign Policy? Toward a

Diplomacy for the 21 st Century, Simon artd Schuster, New York, 2001.

Ouverture

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économique relative1. Samuel Huntington a fait paraître, en

1996, The Clash of Civilizations and the Remaking of World

Order, version longue d’un article publié en 1993 dans la

revue Foreign Affairs, dont la tonalité est franchement

dépressive2. On a souvent l’impression en lisant son livre de

parcourir un pastiche stratégique du Déclin de l’Occident de

Spengler. Huntington va jusqu’à contester l’universalisation

de la langue anglaise et recommande un repli modeste des

États-Unis sur l’alliance ouest-européenne, bloc catholico-

protestant, rejetant les « orthodoxes » est-européens et

abandonnant à leur destin ces deux autres piliers du sys-

tème stratégique américain que sont le Japon et Israël,

frappés du sceau de l’altérité culturelle.

La vision de Robert Gilpin combine considérations éco-

nomiques et culturelles; elle est très universitaire, très

prudente, très intelligente. Parce qu’il croit en la persistance

de l’Etat-nation Gilpin perçoit, dans sa Global Political

Economy, les faiblesses virtuelles du système économique

et financier américain, avec cette menace fondamentale

d’une « régionalisation » de la planète : si l’Europe et le

Japon organisent chacun de leur côté leurs zones d’in-

fluence, ils rendront inutiles l’existence d’un centre améri-

cain du monde, avec toutes les difficultés qu’impliquerait,

dans une telle configuration, la redéfinition du rôle écono-

mique des États-Unis3.

Mais c’est Brzezinski qui, en 1997, dans The Grand

Chessboard, s’est montré le plus clairvoyant, malgré son

1. Paul Kennedy, The Rise and Fall of Great Powers, Economie Change

mut Military Conflict frorn 1500 to 2000, Fontana Press, Londres, 1989; pre-

mière édition 1988.

2. Samuel P. Huntington, The Clash of Civilizations and the Remaking of

World Order,Touchstone Books, Londres, 1998; première édition américaine

1996.

3. Robert Gilpin, Global Political Economy. Understanding the Inter-

national Economic Order, Princeton University Press, 2001.

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Après l’empire

manque d’intérêt pour les questions économiques1. Pour

bien saisir sa représentation des choses, il faut faire tourner

devant soi un globe terrestre et prendre conscience de l’ex-

traordinaire isolement géographique des États-Unis : le

centre politique du monde est en réalité loin du monde.

On accuse souvent Brzezinski d’être un impérialiste sim-

plet, arrogant et brutal. Ses recommandations stratégiques

peuvent certes faire sourire, et en particulier lorsqu’il

désigne l’Ukraine et l’Ouzbékistan comme objets néces-

saires des attentions de l’Amérique. Mais sa représentation

d’une population et d’une économie mondiales concentrées

en Eurasie, une Eurasie réunifiée par l’effondrement du

communisme et oubliant les États-Unis, isolés dans leur

nouveau monde, est quelque chose de fondamental, une

intuition fulgurante de la véritable menace qui plane sur le

système américain.

Emmanuel Todd a publié de nombreux livres, notamment La

chute finale, qui dès 1976 annonçait «la décomposition de la sphè-

re soviétique», et en 1998 L’illusion économique, «essai sur la sta-

gnation des sociétés développées».

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